Le monde m’a érodé jusqu’à devenir poudre. J’ai ma place sur cette terre depuis plus d’un siècle maintenant ; le secteur de la recherche et du développement m’a vraiment impressionné. Les polémiques typiques qu’on associe habituellement avec notre société si orgueilleuse de sa « liberté de parole » ont évolué : avant, les gens ne pouvaient pas se décider quant à l’utilisation des pailles en plastique ou en papier ; maintenant, je regarde sur la télévision les débats sur l’éthique de l’usage de l’hydrogène comme source d’énergie — prise directement d’une balle brillante dans le ciel.

J’ai hâte de revoir mon amie ; nos réunions annuelles sont devenues une tradition. Alors pour toute ma vie, j’ai promis d’osciller comme un pendule entre cette résidence pitoyable et un lieu lointain. Je ne me souviens plus du visage de cette amie ; je deviens de plus en plus aveugle avec chaque année de cette vie étendue. Je regarde ce qu’il y a à ma gauche — un ciel gris encadré par une fenêtre. Ceux qui conduisent maintenant n’utilisent que les voitures électriques. Mais à quel coût ? Ils ont pris si longtemps à perfectionner cette technologie qu’ils ont détruit cette planète se faisant. Toute cette exploitation minière et cette fabrication des batteries ont égoutté la terre. Maintenant, on n’a que du désert. Mais, au moins, on ne produit plus de gaz carboniques.

Et donc le trajet commence. Mon corps penche en arrière alors que le bus monte une pente. Je regarde à l’extérieur — un paysage passe devant mes yeux. Il est d’un vert si beau et naturel. D’une certaine manière, la pollution ne l’a pas encore tuée. Le ciel est d’un bleu océanique et tranquille, presque sans nuages. C’est l’année 2120, mais le ciel ne change jamais. Ces bus publics se sont transformés en cabriolets de toits diaphanes. Le bétonnage urbain avec ses veines de canalisation laisse place au paysage pastoral, vert et luxuriant — peut-être une scène des rêves de Monet.

Je ne me souviens plus du nombre d’heures qui se sont passées avant ma sieste. Soudainement, je suis réveillé par les freins du bus. C’est mon arrêt.

J’aime ce souvenir, c’est mon préféré. Ces collines et vallées que j’ai vues en personne il y a des décennies — celles que j’ai regardées en roulant au même rythme du vent qui me frappait le visage. Un rêve d’un temps où les taxis étaient banals. Mais, en ce moment, ce n’est qu’une mémoire — une expérience fabriquée, un rembobinage et une rediffusion de quelque chose qui jadis était là. Mais je dois admettre que c’est l’une des meilleures choses de ce nouveau monde — l’exactitude et la précision du tour de magie. J’appuie sur ma tempe et le casque s’ouvre avec un petit « clic. » Je soulève la visière du casque et regarde par la fenêtre. Toujours un ciel gris. Mon amie sirote un café devant moi.

— As-tu passé un bon voyage ?

— Ah, oui c’était très bon, lui dis-je. Je note que le ciel était particulièrement bleu cette fois-ci.

— C’est de la magie, ce que ces casques de réalité virtuelle peuvent faire…

— Du coup, ça rend ma routine matinale plus intéressante. C’est absolument incroyable que tes souvenirs puissent être projetés plus tard dans cette ère moderne… C’est plutôt terne dans cette institution de fin de vie qu’on appelle une maison de retraite.

— C’est ironique que ce soit moi qui te rende visite, » remarque mon amie. « C’était à l’envers avant.»

— Alors, c’est le résultat d’être grabataire, » je réponds. « Tu ne peux aller nulle part, donc la fête doit toujours venir à toi. Tu devrais l’essayer — c’est-à-dire, être handicapée. »

— Mais alors je ne pourrai pas te rendre visite.

— Combien de temps prends-tu pour venir ici d’Alsace ?

— Seulement trente minutes par le Chemin Nucléaire.

— C’est complètement ahurissant. Comment ont-ils créé un train si rapide ? Trente minutes de l’Alsace à Paris… Incroyable. Tu te souviens du temps quand ils n’avaient même pas un train ?

— Mais nous sommes de vieilles filles maintenant… Tu te souviens du temps quand on marchait à l’école primaire dans la neige ? Quelle chance nous avons d’être vivantes!

Alex Nelson

Episcopal School of Baton Rouge