Cette histoire est celle d’un amour tumultueux et qui n’est pas terminé. Elle est douce, mais perçante, innocente, mais accablante. Pour nous, c’était le coup de foudre. Dès que je suis entrée dans la salle en sixième, j’ai su que c’était elle qui serait mon billet d’entrée à l’avenir, mon moyen de m’échapper de cette vie ordinaire et banale qu’on appelle le collège. 

Il faut se rappeler que j’avais onze ans et tout était moyen, rien n’était spécial. Je n’étais pas la plus belle fille de la classe, ni la meilleure danseuse ou joueuse de foot, ni la plus intelligente. Je n’étais qu’une simple fille américaine dans une banlieue ordinaire au milieu du pays. Mais quand je l’ai vue, entendue, touchée–tout a changé. 

C’était la quatrième période de la journée scolaire quand j’ai commencé mon premier cours de français. Le fait que j’avais l’occasion de la rencontrer était chanceux en lui-même. Il y a quatre ans, mon père n’avait pas permis à mon frère de choisir le français comme langue étrangère à l’école quand il était en sixième. Les souvenirs sont profonds dans la mémoire collective de la communauté juive, et mon père ne voulait pas qu’on apprenne une langue où s’exprime l’antisémitisme. En réalité, selon cette logique il ne faudrait jamais apprendre aucune langue, mais mon frère n’a pas offert cette suggestion. Quant à moi, la petite fille de la famille quatre ans plus tard, j’avais une bonne façon d’obtenir ce que je voulais. J’ai réussi à convaincre mes parents de me permettre de suivre les cours de français. Et c’est comme ça que je l’ai rencontrée pour la première fois, en vrai. 

Je sais ce que vous allez penser, mais non, ce n’est pas une fille avec qui j’étais, et suis toujours, amoureuse. Elle, c’est la langue française elle-même. Pendant cette première leçon, j’ai ressenti des émotions que je n’avais jamais connues avant. En répétant le vocabulaire, je me suis transformée en une nouvelle personne. En français, j’étais une belle femme indépendante qui lisait les chefs-d‘œuvres littéraires au bord de la Seine, habillée en Chanel– pas une pré-adolescente qui portaient l’uniforme gris et blasé fade de l’éducation physique. 

Un an plus tard je me trouve en France pour la première fois avec mon école. J’avais une fascination pour la mode, surtout pour Coco Chanel, alors j’ai acheté « Le Petit Livre de Chanel » à une exposition à l’Hôtel de Ville à laquelle j’ai assisté. Quand je suis rentrée à ma vie banale, je passais chaque soir à lire ce livre, bien que je n’aie pu comprendre que deux phrases. Quand je me suis sentie seule et triste, ce qui m’arrivait assez souvent, je rêvais du jour où je lirais le livre entier, quand je serais cette femme qui flâne près de la Seine. Dans ma tête, parler couramment le français signifiait la liberté. En fait, je me souviens du jour exact où je suis entrée dans la salle de classe et j’ai déclaré à ma professeure : « Madame, je veux que vous sachiez qu’après l’université, je vais m’installer en France, et je vais y passer le reste de ma vie. » Elle, une française, m’a souri, et j’imagine qu’elle se disait que cela ne durerait pas. Mais maintenait, après toutes ces années, c’est toujours le projet, et elle le sait. 

Tous ces rêves étaient bien pour m’aider à passer au-delà du cauchemar qui était le collège, mais mon obsession de la langue française s’est transformée en formule à la catastrophe. Je suis devenue perfectionniste à un point dangereux, même une menace pour la survie. Selon moi, la fille de 16 ans, c’était l’examen AP du cours de français qui me livrerait la couronne. Il fallait avoir un cinq, sinon rien. Je me suis critiquée avec chaque faute de grammaire, chaque pratique d’exercice oral a provoqué une crise–je n’exagère pas. Je suis devenue si hyper-concentrée que je me suis conduite à la dépression. J’ai presque dû abandonner le français pour toujours, le plaisir a disparu et il ne restait que le stress et le manque d’une perfection impossible. 

Heureusement, je me suis reprise après deux ans de crise émotionnelle, grâce à une autre professeure de français qui partageait la même passion que la mienne. Avec du temps, elle m’a enseigné comment je pourrais adorer le français sans détester moi-même. Quand le jour de jugement de l’examen est arrivé, j’étais prête. J’ai enfin réussi à avoir mon 5, mais j’ai réussi parce que je l’ai fait avec de l’amour et non pas avec la victoire en tête. 

Maintenant, étudiante universitaire, je sais que la langue française est plus que le résultat d’un examen standardisé. Elle est la personne que je suis devenue, le rêve qui est mon présent et mon avenir, et les opportunités qui m’attendent. Alors je dis avec fierté que j’étais, je suis, et je serai toujours amoureuse de la langue française.

Samantha Zeid

University of Wisconsin-Madison